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Par Bertrand Beauté - Mis en ligne le 19.10.2009 à 16:11
Le virus H1N1 a semé la panique. Au final, une simple grippette qui fait plus peur que mal. Décryptage.
Où est donc passée cette satanée grippe A? Ce virus H1N1 tant redouté qui aurait dû nous clouer au lit et nous faire revivre les horreurs de la grippe espagnole de 1918 avec ses 50 millions de morts? Ce nouveau monstre qui aurait dû tuer jusqu’à 20 000 Suisses? On revoit encore Marie-Thérèse Porchet nous prévenant à la télévision que la «pandémiiiiie arriiiiive!». Comme une sirène d’alarme... Plus sérieusement, Thomas Zeltner, patron de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), nous avertissait en juillet que la grippe A infecterait plus d’un million de personnes en Suisse. Et puis? Rien du tout, malgré le battage médiatique, les annonces alarmistes des experts et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Attendue en août, l’arrivée de la pandémie a été repoussée à la fin de septembre. Puis au début d’octobre. Aujourd’hui, les masques commencent à tomber sur cette «grippette» qui fait plus de peur que de mal. Retour sur la paranoïa «grippe A».
Quand les médias se grippent
Presse, radios, TV, internet… Les médias suisses ont rarement consacré
autant de temps, de pages et d’énergie pour une épidémie. Tout y est passé depuis l’annonce du premier cas déclaré en Suisse en avril 2009: interviews d’experts, reportages et même quelques
polémiques, comme celle sur l’obligation ou non de se faire vacciner. Bref, la maladie n’a pas quitté la une des médias au point de les gripper… Un matraquage dénoncé par David Humair, docteur en
biologie moléculaire et un des spécialistes suisses de l’analyse de la menace biologique. «La grippe A, c’est comme le SRAS ou la grippe aviaire. Ces maladies ont été largement traitées par des
médias qui nous prédisaient l’apocalypse.» Et que s’est-il passé, demande David Humair? Le SRAS a tué un peu plus de 700 personnes, la grippe aviaire quelques centaines et la grippe A 4500 à ce
jour. «Et, pendant ce temps, la malaria et le sida tuent respectivement 4000 et 6000 personnes par jour», remarque le scientifique. Mais c’est dans les pays du Sud et c’est loin de chez
nous...
Quand la com est trop alarmiste
Mais est-ce uniquement la faute des médias si la grippe A a pris une telle proportion? Clairement non. Les communications des services de prévention de la
Confédération et de l’OMS sont aussi pointées du doigt.
Pour de nombreux spécialistes, ce sont ces organismes qui ont alimenté la paranoïa ambiante. Avec le risque de lasser le public. «A
force de crier au loup, les gens n’y croient plus», s’inquiète Jacques de Haller, président de la Fédération des médecins helvétiques (FMH). David
Humair estime, pour sa part, que l’OFSP aurait dû limiter son message à souligner qu’une menace existe et qu’elle est prise au sérieux. «Pour moi, les autorités sont allées trop loin en
articulant des chiffres de mortalité.» Que répond l’OFSP qui a investi 3 millions de francs dans sa campagne de sensibilisation, dont un peu moins de 50 000 francs pour les cachets des comédiens
Marie-Thérèse Porchet, Beat Schlatter et Ferruccio Cainero? «Nous avons appliqué le principe de précaution», déclare Jean-Louis Zurcher, porte-parole de l’OFSP, qui peine néanmoins à expliquer
comment la Suisse a été épargnée par la pandémie. «Mais je vous rappelle que la grippe espagnole de 1918 a aussi commencé gentiment.» Sylvie Briand semble également gênée: «C’était un nouveau
virus, se défend la directrice du programme de lutte contre la grippe A à l’OMS. Il était impossible de savoir ce qui allait se passer. Et il fallait prendre des mesures pour ralentir sa
progression et donner le temps aux services de santé des pays concernés de réagir.» Reste que, pour David Humair, la pandémie n’est pas une menace pour la Suisse. Les autorités qui ont tant
investi en temps et en argent vont-elles le reconnaître? Que nenni. D’autant que, pour ne pas perdre la
face, l’OFSP se cache derrière les recommandations de l’OMS.
Quand les scientifiques font plouf!
La crédibilité des scientifiques en a pris un coup. Le virus H1N1 pour lequel nous n’avions aucune immunité devait semer la désolation dans le monde.
Selon l’OMS, il fallait s’attendre à des millions de morts, alors qu’un tiers des humains devait être infecté. Le niveau d’alerte était d’ailleurs rapidement monté à son maximum, soit le degré
six. Or, au final, ce fut une grippette moins dangereuse qu’une grippe traditionnelle,
H1N1 étant trois fois moins létal, comme l’a révélé le Center for Disease Control and Prevention, à Atlanta. Coincée, l’OMS a alors mis de l’eau dans son vin en arrêtant de comptabiliser les cas et en
affirmant que la grippe A s’attaquait avant tout aux jeunes... «A cause de cette communication alarmiste, la crédibilité du milieu scientifique est atteinte, tranche Jacques de Haller. Et
il faudra du temps pour la reconstruire.» Mais qu’auraient donc dû dire les scientifiques? «Quand on ne sait
pas, on doit l’admettre. Le public le comprend très bien», répond le président de la FMH qui ne remet néanmoins pas en cause les mesures de préparation mises sur pied par l’OFSP. David Humair
abonde. «Les experts ne doivent pas spéculer. Ils doivent rester factuels, s’interdire les conditionnels et les “si”. C’est une catastrophe par exemple
de comparer la grippe A et celle de 1918. Les situations sont complètement différentes. En 1918, le monde sortait d’une guerre. Les populations étaient fatiguées, mal nourries. On ne
compare pas des poires et des pommes.» Mais ce n’est pas tout. La confiance dans les experts est également ébranlée par les révélations de leurs liens avec l’industrie pharmaceutique, celle qui avait tout à gagner de la parano
«grippe A». Un exemple? L’épidémiologiste français Antoine Flahault nous conseille d’utiliser
en préventif le Tamiflu de Roche en attendant le vaccin. Mais, comme le note Le Canard enchaîné, personne ne fait remarquer que l’épouse de Flahault est directrice médicale de Leem, le syndicat
français des industries pharmaceutiques… Quant à l’épidémiologiste Tom
Jefferson, il remet en cause ni plus ni moins l’honnêteté de l’OMS qui a changé ce printemps sa définition de la pandémie pour faire de la grippe A une épidémie universelle. «L’ancienne
définition disait qu’on atteignait le stade d’une pandémie quand un virus, contre lequel on n’avait aucune immunité, et qui provoquait un taux élevé de morbidité et décès, se propageait
rapidement», a-t-il tonné dans le magazine allemand Der Spiegel. «Or, les deux dernières caractéristiques ont été abandonnées.» La raison? Officiellement, la réforme était en cours depuis deux ans et elle a abouti ce printemps, indique Sylvie Briand. Mais,
selon certaines sources onusiennes, la très contestée Margaret Chan aurait utilisé la crise «H1N1» pour sauver sa place à la tête de l’OMS. La grippe A comme écran de fumée?
Les vrais gagnants sourient
Les cours des entreprises pharmaceutiques ont eu la fièvre depuis ce printemps: + 50% pour GlaxoSmithKline, + 40% pour Roche, + 33% pour Novartis, + 33% pour Sanofi-Aventis... Leur valeur boursière a largement profité de la panique A. Mais pas seulement, les PME qui produisent les masques, les gants, les mouchoirs… ont aussi tiré leur épingle du jeu, alors que les Suisses, écoutant leurs autorités, se sont rués sur ce petit matériel. Il y a même eu une pénurie en juillet. La facture de la grippe promet d’ailleurs d’être salée. La France aurait ainsi déboursé plus de 2 milliards de francs pour se protéger. Et la Suisse? On parle d’un demi-milliard de francs sans compter les budgets des sociétés qui ont également financé des plans grippe A et qui ont assumé les coûts de l’absentéisme préventif de leurs employés. «Tout cela me fait penser au marché de la sécurité et de l’armement», constate David Humair. «Après le 11 septembre 2001, il a explosé et pèse désormais des milliards de dollars.» Comme quoi, le malheur des uns fait toujours, ou presque, le bonheur des autres.